En Guinée, le mariage, autrefois perçu comme un engagement sacré et indissoluble, traverse aujourd’hui une période de crise profonde. Chaque année, les statistiques des divorces grimpent, bouleversant les repères traditionnels d’une société historiquement attachée à la stabilité du foyer. Le phénomène inquiète sociologues, religieux, leaders communautaires et familles, car il remet en cause non seulement la solidité des unions, mais aussi l’équilibre de la société tout entière.

Une transformation socioculturelle rapide

L’une des raisons majeures de cette crise est la transformation rapide des mentalités. L’évolution des normes sociales, notamment dans les milieux urbains, pousse les jeunes générations à adopter de nouvelles conceptions du mariage.

Autrefois basé sur l’endurance, la patience, le respect des anciens et la solidarité communautaire, le mariage est aujourd’hui envisagé comme un partenariat affectif fragile, facilement dissoluble en cas de désaccord. Les couples, influencés par les modèles occidentaux véhiculés sur les réseaux sociaux et les médias, deviennent plus exigeants et parfois moins tolérants face aux difficultés conjugales.

Les mariages précoces et mal préparés

Nombre de jeunes Guinéens se marient sans réelle préparation. Parfois, le mariage est imposé par la pression sociale, familiale ou religieuse, sans que les futurs conjoints aient pris le temps de se connaître ou de comprendre les responsabilités qu’implique la vie à deux.

Ce manque de préparation engendre rapidement des frustrations, des incompréhensions et des conflits, qui mènent à la séparation. L’amour seul, sans dialogue, patience et engagement mutuel, ne suffit pas à maintenir une union stable.

Des facteurs économiques non négligeables

La précarité économique est un facteur central dans la fragilisation du mariage. Le chômage, le coût de la vie élevé, le manque de logement ou encore l’absence de perspectives professionnelles alimentent le stress quotidien des couples.

Lorsque les besoins élémentaires ne sont pas satisfaits, les tensions deviennent inévitables. L’homme, traditionnellement considéré comme le pourvoyeur, subit une forte pression sociale. Et la femme, de plus en plus active et indépendante, ne se satisfait plus d’un rôle passif. Ce déséquilibre des attentes provoque de nombreuses ruptures.

L’influence des réseaux sociaux et de la modernité

Les réseaux sociaux jouent un rôle ambivalent. D’un côté, ils permettent aux couples de communiquer et de s’inspirer de modèles positifs. De l’autre, ils deviennent une source de jalousie, de soupçons, d’infidélité virtuelle et de comparaison toxique.

Beaucoup de conflits naissent de messages mal interprétés, de publications provocantes ou de la surmédiatisation de la vie privée. Le téléphone est ainsi devenu un « troisième partenaire » dans de nombreux foyers.

Quand la tradition perd sa place

Autrefois, les conflits conjugaux étaient régulés par les familles, les chefs de village ou les anciens. Aujourd’hui, ces médiations traditionnelles sont de moins en moins sollicitées, remplacées par une justice souvent lente, impersonnelle, et parfois inadaptée aux réalités socioculturelles.

Par ailleurs, la parole des femmes se libère. Les violences conjugales, longtemps tolérées ou dissimulées, sont désormais dénoncées. Cette prise de conscience pousse de nombreuses femmes à refuser de rester dans des mariages oppressants.

Des conséquences sociales préoccupantes

Le divorce engendre un cortège de difficultés : enfants écartelés entre deux parents, instabilité affective, familles recomposées sans repères, perte de confiance en l’institution du mariage.

À long terme, la multiplication des divorces risque de fragiliser le tissu social guinéen, basé sur la famille élargie et la solidarité intergénérationnelle. Il est donc urgent de repenser le mariage, non comme une formalité sociale, mais comme un projet de vie construit sur des bases solides.

Quelle issue pour sortir de la crise ?

Face à cette situation, des solutions s’imposent :

  • Introduire l’éducation matrimoniale dans les programmes scolaires et communautaires, pour apprendre aux jeunes les réalités de la vie conjugale.
  • Renforcer les structures d’écoute et de médiation, pour accompagner les couples en difficulté avant qu’ils n’atteignent le point de rupture.
  • Valoriser les modèles positifs de couple, dans les médias et les communautés, afin de restaurer la confiance dans l’engagement.
  • Impliquer les leaders religieux et communautaires dans la sensibilisation et la prévention.

Le mariage en Guinée traverse une crise silencieuse mais réelle. Le divorce n’est pas une honte, mais il est souvent le signe d’un échec collectif. Pour préserver la famille, cellule essentielle de notre société, il est temps d’agir. Non pas en condamnant ceux qui divorcent, mais en prévenant, en éduquant, et en soutenant ceux qui s’engagent.

Eugène Capi Balamou journaliste et Activiste des droits humains.